jeudi 13 décembre 2007

Chapitre 10

De la fumée, je tousse. Quelque chose brûle. Je vais mourir. Je tousse encore. J’ai mal. Une odeur. Du tabac. J’ouvre les yeux. Un nuage de fumée m’envahit

« Alors mon biquet, on se réveille ? »

La comtesse. Encore. Le cauchemar continue.

« Lolita ?

- La poufiasse s’en est tirée. Cela dit, ça ne me surprend pas ». Nouvelle inspiration, nouveau nuage de fumée. « Je m’en branle.». Un rond de fumée. Un deuxième dans le premier. Elle reprend : « La police va t’interroger. J’ai préparé le terrain. Tu devrais t’en sortir si tu ne fais pas le con. »

Elle écrase sa cigarette. Ouvre la fenêtre et jette son mégot. Le froid pénètre la chambre. Glacé. Elle me dit que c’est pour l’odeur. « Une comtesse ne fume pas. Ca fait mauvais genre. C’est le patron qui l’a dit. Faut bien vivre. Et moi, Je vis bien comme il faut. » Elle se met à rire, fière de son jeu de mot et se dirige vers la sortie. « Encore une chose : Tu feras une commission à Witches. Tu lui diras… » Elle réfléchit. « Et chier, fais lui juste remarquer que si j’avais pas été là son rejeton serait dans la merde à l’heure qu’il est. »

Des hommes m'avaient emmené à l'hôpital. Il y a eu un défilé d'infirmières, médecins, flics… Enfin, tout ce qui porte un uniforme. J'étais trop dans le cirage pour comprendre qui était qui mais ils me faisaient tourner la tête. Je suis rentré chez moi dans une sorte de flou. Mon père qui m’embrasse, des flashs de photographes, des questions de journalistes. C’est mon père qui répond, je ne fais pas attention à ce qu’il dit. Je n’ai plus vu de Comtesses déjantées ni de punks dépressives ni de vieux étudiants fan de comix. Je voulais retrouver une vie normale, quelque chose sur quoi m’accrocher et j’ai été exaucé.

J’ai récupéré lentement. Mes blessures physiques se sont cicatrisées plus vite qu’une autre plus profonde : Lolita. Au bout d'un mois à me traîner comme une âme en peine entre les canapés du salon et les transats au bord de la piscine, j'ai décidé de partir. Cette maison était encore trop pleine de Lolita. Un peigne oublié dans sa chambre. Son parfum que je croyais sentir dans la salle de repos du personnel. Je me suis trouvé un petit appartement au centre ville. Rien de tape à l’œil mais confortable tout de même. J’ai refusé d’avoir le Vioc derrière moi. J’avais passé l’age et je devais m’émanciper. Je ne voulais pas de quelqu’un toujours dans mes basques. Sauf Lolita. Mon père n’a pas bronché. Il ne m'a posé aucune question et j'ai fait de même mais il savait ce qui m’était arrivé. Lolita l’avait appelé plusieurs fois. Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas dit la vérité à la police. Il a haussé les épaules se contentant de dire que personne ne l’aurait cru. Ils avaient besoin d’une excuse pour traquer Lolita. Je n’ai pas compris. Il ne m’en a pas dit plus se contentant de me dire de faire attention et de me fier à mon intuition pour éviter le danger. Il parlait comme Lolita, je ne l’avais jamais remarqué avant. Elle me manquait. Je n’aurais pas cru qu’il accepte si facilement de laisser partir son unique rejeton mais au fond, c’était logique. La seule qui s’en soit prise à moi faisait partie du personnel. En tout cas d’après les médias. Les entreprises Witches en ont pris un coup. C’était une mauvaise publicité mais mon père a bossé un peu plus et a remonté la pente. Sans doute aurait-il été plus judicieux que je dise la vérité. Mais après coup, je pense que j’ai bien agi compte tenu des circonstances.

Oui, je m’en suis tiré après un entretien encore plus foireux que la première fois.

Je ne savais pas quoi dire. Je ne pouvais me résoudre à dire que Lolita m’avait enlevé. Je voulais crier son innocence, leur dire que je la suivrais jusqu’au bout du monde mais je n’ai rien dit. Je n’ai pas ouvert la bouche et comme ils insistaient j’ai dit : « je ne sais pas ».

Choc post traumatique qu’ils ont diagnostiqué. Ca va passer.

Ce n’est pas passé. Et, c’est pratique. Maintenant, quand on me pose une question, je réponds : « je ne sais pas ».

Souvent, c’est vrai. Le reste du temps, je ne dis rien. Je reste assis, sans penser à rien. Comme le faisait souvent Lolita. Où je pense à elle. Je la revoie sur le banc du jardin, son air mélancolique, les yeux dans le vide à marmonner des paroles inintelligibles pour elle seule ou à chantonner devant la télévision. Elle pouvait la regarder pendant des heures mais était toujours incapable ne fus-ce que de donner le titre des émissions qui passaient devant ses yeux. Toujours perdue dans un monde à elle. Un monde où je n’avais pas ma place. Je fais pareil. Je reste chez moi, je regarde dehors, et je ne bouge pas. Le soir je sors, je vais dans des lieux branchés comme tous les jeunes de mon age et je ne fais rien. Je suis là mais je pourrais tout aussi bien être ailleurs. Un simple spectateur. Je bois, je rentre à l'aube, je dors et le lendemain, je recommence. Je ne vois plus mes amis d’autrefois, je ne réponds pas au téléphone. De toute façon je n’ai pas fait activer la ligne.

Une fois, j’ai croisé un homme noir. Grand et très stylé qui fumait des cigarillos. Mon cœur s’est emballé et j’ai vraiment eu la frousse. Il m’a croisé sans un mot, sans un regard. Mais je sais que c’était lui et je suis persuadé qu’il m’a reconnu. Darkness.

Je ne suis pas un héros moi. Je ne suis pas le super mec qu’on voit dans les films qui continue de remplir sa mission une balle dans le ventre et une autre dans l’épaule pour s’en remettre deux jours après, le sourire au lèvres et la fille dans les bras. Je suis faible. Un fils à papa, surprotégé qui craque devant un simple chagrin d’amour et une petite escapade. Peut-être aussi quelque chose d’autre. Quelque chose d’étrange, comme le frôlement d’un papillon de nuit qui vient vous chatouiller et vous laisser une impression bizarre, un soupçon d’anormalité, une ouverture sur l’impossible. Comme si j’avais pu toucher du bout des doigts quelque chose qui m’aurait submergé si j’avais tenté de l’atteindre. Alors, j’ai retiré la main. Je me suis emmitouflé dans mon cocon de dépression et je me suis enfermé chez moi. Car ça, les gens peuvent le comprendre. Déprimer ici, c’est presque un mode de vie. C’est normal.

Parfois, mon père vient me voir au levé du jour. Il m’oblige à me lever et je le suis comme un automate. On va jusqu’au parc. On fait le tour du lac. Doucement comme deux vieux au petit matin. J’ai encore du mal à marcher. Ou tout au moins je le fais croire. Parfois, on croise d’autres personnes et je me renfrogne juste à l’idée d’être autre chose qu’une ombre. La plupart du temps, on y va suffisamment tôt pour que ce soit désert sinon je refuse de bouger. On reste cote à cote, chacun à regarder devant soi. Peut-être qu’un jour, un de nous deux parlera. Parfois, mon père ouvre la bouche. Il inspire profondément et la referme. Je ne dis rien. Lui non plus. Nous ne sommes pas prêt. Ni lui, ni moi.

C’est ainsi que je n’ai pas vu passer ni le printemps ni l’été. Les premières feuilles sont tombées, puis les premières gelées. Et rien n’a changé. Lolita n’est pas revenue et je fais le tour du lac avec mon père. Il s’assied sur un banc, toujours le même, regarde le mouvement de l’eau et je m’assieds à ses cotés. Mais aujourd’hui, c’est différent. Je lui tends une feuille toute chiffonnée à force d'être restée dans le fond de ma doublure. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c’est le moment. Peut-être qu’après ce sera trop tard.

Il regarde la liste. Des pseudo, des adresses, des numéros de téléphone. Ces noms, je les connais. Souvent je les ai lu. J’ignore ce qu’ils signifient. Quelque chose au fond de moi me dit que je ne veux pas le savoir. Je peux les traduire mais ça ne m’apporte rien. Parfois, je peux y rattacher un visage. Darkness, la Comtesse, Knowledge, Lolita. Lolita. Un espace vierge sur la colonne adresse. D’autres me sont inconnus : Soulsand, Constance

« Soulsand » murmure mon père. Il me la rend. Il sort une poche emplie de miettes de pain et en jette quelques-unes. Les canards arrivent, fidèle au poste. Un a un, puis de plus en plus nombreux. L’hiver arrive. La nourriture se fait rare.

Bientôt le lac sera gelé. De la buée sort de la bouche de mon père.

« Je crois que je dois savoir papa. »

Il frissonne. Non, ce n’est pas cela. Il pleure. Mon père. Cet homme puissant et implacable pleure. Je ne sais quoi faire. Il a l’air vieux soudain. Je voudrais le prendre dans mes bras mais, je me détourne. Il y a un fossé entre nous que je ne peux franchir. Peut-être celui de la connaissance.

« Ce que je vais te dire, tu le sais déjà. Tu refuses juste de le croire.

- Je t’en pris, je ne veux pas d’histoires détournées ou de métaphores à la Lolita.

- Il y a trente cinq ans de cela. J’ai eu un fils. J’en étais fou. Il s’appelait Lucas. Un jour, il avait treize ans, il a disparu.

- Je ne suis pas là pour acheter une alarme. Tes boniments commerciaux, tu les gardes pour tes clients ».

Il sort un paquet de cigarette de la poche de son veston. En allume une. C’est la première fois que je vois mon père fumer.

« Toi seul a décidé que ce n’était qu’une histoire. Je n’ai jamais menti à personne. En tout cas, pas là-dessus.

- Je suis allé jusqu’à vérifier auprès de l’état civil l’existence de cet enfant. Il n’a jamais existé. »

Mon père fixait le lac. Les canards affluaient. Il jette une autre poignée de pain.

« Il s’appelait Lucas. Il te ressemblait. J’ai tout fait pour le retrouver. Tout. Alors que la police faisait tout pour pourrir l’enquête. Il m’a fallu plusieurs années mais j’ai fini par réussir. Seulement poussé par la haine, je me suis jeté tête baissée dans l’arène sans savoir à qui j’avais affaire. Tu sais, la justice. C’est une belle connerie. Dans le monde réel, il y a les puissants et les faibles. Si tu es puissant tu peux tout avoir. Sinon… » Il attrape encore une poignée de pain qu’il jette aux canards qui s’amoncellent de plus en plus nombreux. « Sinon, tu n’as que les miettes. Eux, ils avaient mon enfant et moi, j’ai fini par devenir le pou qui leur gratte la tête. Je me suis pris une bonne raclée et j’ai failli courir m’en prendre une autre puis j’ai réalisé que si je voulais retrouver mon fils, il fallait que je reste vivant et que je devienne plus fort. Paradoxalement, pour rester vivant, je suis mort. »

Nouvelle cigarette. La tête me tourne. Je ne veux plus rien entendre, plus rien qui sortent du petit cocon de ma normalité. Je veux rentrer chez moi, me glisser sous mes couvertures et dormir. Dormir jusqu’à que tout cela soit passé. Que je me réveille un matin, qu’il fasse beau et que j’ai envie de me lever. Mais Il continue. « J’ai fait croire à ma mort. Il m’a fallu user de toutes mes ressources pour ça. J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier, pactiser avec des puissances sans doute aussi mauvaises que celles que je combattais, les battre sur leur propre terrains mais j’ai réussi et je me suis offert une nouvelle identité sous le nom de Witches avec l’ambition de me frayer une place parmi les puissants.

- Tu veux dire que je porte un faux nom ?

- Non, tu es né deux ans après et ce n’est pas un faux nom, tous les papiers ont été faits pour que nulle part, un autre nom ne soit mentionné.

- Et c’est quoi mon nom ?

- Ton nom, c’est Witches. Qu’est ce que ça change que ce ne soit pas celui que ton grand-père a porté ? Tu ne l’as jamais connu de toute manière. Bref, c’était un pied de nez à tous. Une sorte de provocation que moi seul pouvais cerner. Du moins, le pensai-je. »

Il s’arrête. Je devrais dire quelque chose mais je ne sais pas quoi. Je frotte mes mains l’une contre l’autre pour les réchauffer avant de les faire disparaître dans les poches de ma parka et je regarde les canards. Je voudrais être un canard.

« J’ai fait ma vie. Je me suis fait ma place tout en cherchant inlassablement mon fils. Petit à petit, j’ai compris que je ne leur arriverais jamais à la cheville. Qu’ils contrôlaient tout. La justice, la police, les médias, l’information. Tout.

Et puis, est arrivé Lolita. Alors que je commençais à perdre espoir. Une pauvre fille en quête de liberté qui cachait son coté fleur bleu derrière un blouson de cuir.

Elle voulait fuir. Nous avons conclu un arrangement : Je m’occupais d’elle, je la cachais et en contre partie, je voulais récupérer Lucas. Elle a accepté.

Je lui ai fait un contrat de travail bidon sous un faux nom. En échange elle m’a remis une adresse avec un pseudo : Soulsand.

Je m’y suis rendu. Et là, après le voyage et les quinze ans durant lesquels je l’ai cherché, je n’ai pas réussi à sonner. Je l’ai épié comme un voleur. Je me suis fait son ombre. Je mangeais seul dans les restaurants où il dînait toujours bien entouré. Une fois, je me suis approché et ne sachant que dire, je lui ai demandé une cigarette. Il m’en a tendu une, l’a allumé distraitement comme on le ferait pour un mendiant et il a disparu. Il ne m'avait pas reconnu. J’ai compris que c’était trop tard. Je suis rentré chez moi.

- Et c’est tout ? Tu ne penses pas qu’il aurait voulu te connaître ?

- Non, ce n’est pas tout. A mon retour, j’ai parlé avec Lolita. Elle lui a téléphoné. Ils font partie de la même bande tu sais. Ils ne sont pas nombreux. Elle lui a parlé de moi. Elle lui a dit que j’étais vivant. Quelque temps après, j’ai reçu un message. Juste quelques mots sur une carte de visite. Il disait : « je suis désolé ». Et c’était signé Soulsand. Je n’ai pas eu d’autres contacts. L’année dernière, Lolita m’a dit qu’il avait tenté de tout claquer pour une fille mais qu’il s’était fait tuer. Une balle dans la tête. Sans doute d’un de ses propres collaborateurs. Peut-être cette Comtesse qui fait le joli cœur en racontant qu’elle s’est bien occupée de mon fiston.

- Je ne comprends pas, qui sont-ils ? Une organisation secrète qui kidnappent les enfants en toutes immunités ? »

Ils secouent la tête. « Je ne sais pas pour qui ils bossent ni ce qu'ils font. Lolita m'a dit avoir fait de l'espionnage. Elle n'a pas été plus précise. Personne ne le sait vraiment. Pas même eux » précise-t-il en désignant la poche dans laquelle je serre encore la liste. Je pense que leur but, c’est de faire du sale boulot. Ce genre de missions totalement illégales mais qui doit être faites. Afin de montrer coté face, une terre de justice et de liberté tandis que par derrière ils conditionnent des gamins à se salir les mains tout en leur faisant miroiter grandeur et pouvoir.

- Et Lolita ?

- Et Lolita évoluait là. Petite orpheline trouvée dans la rue puis choyée et gâtée avant d’être poussée à se lancer dans diverses manipulations politiques et économiques insidieuses et sans doute pire. Et puis, rouage qui défaille, elle a refusé de continuer et a filé en les tenant pas chantage. Mais le secret devait être préservé. Ils ont retrouvé sa piste et sans doute craqué ses moyens de pression. Elle devra retourner avec eux ou mourir. C’est ainsi. C’est pourquoi je suis mort.

C’est pourquoi aussi je ne t’ai rien dit. Je tiens à toi.

- Et personne d’autre ne le sait ?

- Allez savoir. Personne d’assez bête pour le clamer sur les toits. Dans le temps, alors que je portais encore mon ancien nom, j’ai connu une pauvre femme qui avait tout comme moi perdu un enfant. Je lui ai fait part de mes découvertes. Elle a pété les plombs, dévoilant la vérité au grand jour agrémentée en plus d’une touche mystique. Ca lui a valu dix ans d’asiles.

- La mère de Darkness ?

- Tu connais tout le monde à ce que je vois. Il est très dangereux. C’est un assassin. Le meilleur peut-être et c’était un ami de Lucas. Ils sont partis ensemble.

- Lolita lui faisait confiance.

- Ils ont grandi ensemble. Il existe certains liens ente eux. Si vraiment il avait voulu retrouver Lolita, il aurait réussi. Et sans doute beaucoup plus vite mais certains font traîner délibérément l’enquête, ou mettent sur le coup des personnes incompétentes. C’est leur job de maîtriser tout cela. Ils doivent se tirer dans les pattes mutuellement. De même, ils savent sans doute qui je suis et se taisent. Par respect pour celui qui fut des leurs ou pour d’autres raisons. Quant à savoir qui est de quel coté ?

Lucas était du coté de Lolita. Sa mort le prouve. »

Je baissai les yeux sur la liste. Soulsand : décédé. Rien de plus. Même pas un vrai nom. « Lolita me disait qu’ils avaient conclu une sorte de pacte. Un truc de gosse mais qu’ils respectent encore. Du moins certains.

- Oui, c’est un peu plus qu’un truc de gosse en effet.

- Non, je l’ai vu. Une vieille boite en fer blanc ou chacun a mis des rognures d’ongles et je ne sais quoi encore.

- Tu as vu ça ? »

Je hochai la tête. « Ca n’avait rien d’extraordinaire.

- Alors oublie-le. Ca pourrait te porter malheur. »

J’évoquais l’ébauche de mon premier sourire depuis six long mois. Lolita aussi disait ce genre de bêtise. »

Mon père s’était levé. Je fis de même. Il fit quelques pas puis s’arrêta et se tourna vers moi : « C’est peut-être des jeux d’enfants. Mais d’enfants qui jouent avec des puissances qui les dépassent et que nul ne devrait approcher. Je croyais que tu l’avais compris. Lolita ne parlait jamais en métaphore. »

Une ombre, des feuilles qui craquent, une silhouette « Witches mais pas assez. Mon petit doigt me dit que quelque part quelqu’un parle trop très cher. Et ce n’était pas dans notre accord ça. »

Un parfum, une femme, un manteau de laine noire et un col de renard, un diadème, cascade de diamant. Un coup de feu, un cri, un coup. Douleur, Encore une arme. Des cris, du sang, Plus rien.

mercredi 28 novembre 2007

Chapitre 9

J’étais dans une voiture. A coté de moi, la femme la plus belle qu’il soit. Nous roulions sur une route déserte sous un ciel étoilé. Naissance d’une idylle ? Non, une ombre au tableau. Ma compagne était folle. Et moi, j’étais fou d’elle. Elle s’est arrêtée au petit matin. Je m’étais endormi. L’arrêt du moteur m’a réveillé. Je me sentais paumé, elle m’a dit qu’on allait s’arrêter là, que prendre un hôtel serait du temps perdu en plus d’être risqué et qu’elle allait dormir un peu. Je me suis rendormi. Quand je me suis réveillé, c’est elle qui dormait allongée sur la banquette arrière. Elle a dormi longtemps et durant tout ce temps, je l’ai regardée. Je regardais ses joues trop pâles, ses cils si noirs, ses sourcils parfaitement dessinés sur une peau lisse et jeune, ses lèvres pulpeuses qui semblaient si douces. Sa bouche était légèrement entrouverte comme une invitation au baiser. J’écoutai sa respiration tranquille. Elle avait l’air si frêle, si calme et si…normale. J’aurai voulu la voir toujours ainsi. Reposée, sereine, tranquille. Et surtout j’aurais voulu pouvoir me réveiller tous les jours à ses côtés. Elle ouvrit les yeux, s’étira et me regarda. Elle me sourit et mon cœur s’emballa.

« On va manger » dit-elle « j’ai faim » Elle reprit sa place au volant et roula jusqu’à un village. L’après-midi était bien entamé, on ne trouverait pas de restaurant ; De toute façon Lolita estimait que c’était trop dangereux. Elle devenait paranoïaque ces derniers temps. Ou peut-être juste prudente. Elle m’envoya acheter des sandwichs et un plan de la région. « Tu es un otage » me dit-elle. « Personne ne pensera qu’un otage se balade seul dans une superette. Ce n’est pas crédible ».

Logique. Je ramenai des sandwichs. Lolita redémarra la voiture et fit encore quelques kilomètres suivant mes instructions à partir de l'adresse qu'elle m'avait donnée avant de bifurquer sur une route secondaire et finir au fond d'une impasse et nous les mangeâmes en silence dans la voiture face à un château de style moyenâgeux accroché sur une colline.

Ensuite, on attendit. Lolita regardait le château, moi, je regardais Lolita. Je savais que ce n’était pas le moment mais je cherchais tout de même un truc à dire. Je cherchai les mots qui pourraient la faire vibrer, qui pourrait lui ouvrir les yeux, lui faire voir que j’étais à ses côtés, moi, Tony Witches, un homme et pas le petit garçon dont elle avait la charge. Celui qui pourrait la rendre heureuse. Mais elle n’était pas encore prête. Elle finit par se tourner vers moi et je la regardais avec tout l’amour du monde dans les yeux m’approchant doucement.

« Passer la grille ne devrait pas être un problème » dit-elle soudain. Je basculai dans le monde réel. L’instant magique était passé. Il n’avait peut-être jamais existé. Elle continuait : « Il faudrait s’approcher pour évaluer les caméras de sécurités, les gardes potentiels et autres difficultés. Le mieux serait d’espionner et attendre qu’elle sorte mais rester dans le coin ne me parait pas sain. Si on joue intelligemment je devrais pouvoir entrer, faire ce que j’ai à faire et ressortir ni vu ni connu. Houai ce serait l’idéal. Quoique, narguer cette pétasse me ferait bien plaisir.

Elle se tut et attendit comme si je devais dire quelque chose. Qu’aurais-je pu dire ? Je n'avais même pas saisi ce qu'on faisait là. Je savais qu'elle avait un compte à régler avec la châtelaine et qu'elle s'apprêtait à entrer illégalement. J'avais essayé de comprendre, elle m'avait dit "t'occupe et lis-moi cette putain de carte" je lui avais fait remarqué que ce n'était pas le moment d'enfreindre la loi. Ca l'avait fait rire. Elle avait dit : « justement, si. Au point où j'en suis un peu plus ou un peu moins.

- Parce que tu en es à quel point ?

- Tu te souviens pas, je fais dans l'enlèvement. »

Très drôle, ce que je voulais c'était en savoir plus. Ok la châtelaine avait joué un sale coup à une de ses copines. Mais quoi exactement ? Et Lolita que voulait-elle lui faire. Je croisais les doigts pour que ce soit encore juste des histoires de gamins comme leur pacte. Genre, tu as tiré les cheveux de ma copine, je te fais un croque en jambe et ça s'arrête là. Je craignais que ça ne s'arrête pas là. Les enfants sont souvent méchants entre eux mais ça va rarement loin. Les adultes sont rarement méchants mais ça va souvent loin.

J’examinai le bâtiment à contre coeur. Une belle bâtisse carrée moyenâgeuse en parfait état avec quatre tours formant les coins. La sécurité, ça me connaissait, j’avais grandi dedans. Je repérai déjà une caméra de surveillance à l’entrée de la grille.

Et voila que, je me retrouvais sans trop comprendre comment à discuter le plus tranquillement du monde des différentes façons d’entrer en infraction dans un château, crapahutant dans les hautes herbes autour du parc pour repérer d’éventuelles caméras de surveillance, chiens ou autres artifices tandis que Lolita chantonnait d’une façon litanique. Le soir venu, j’avais les jambes coupées à force d’avoir marché et l’air d’ « une souris verte qui courrait dans l’herbe » me trottait en tête d’une façon désagréable a force d’avoir entendu Lolita ressasser cette comptine toute l’après-midi. En plus d'être stupide, J’estimai beaucoup trop risquée une telle entreprise et suggérai à Lolita d’y renoncer encore une fois quand la première voiture franchit les grilles du parc. Nous reprîmes notre poste d’observation dans la voiture. La première voiture fut bientôt suivie d’une deuxième puis ce fut un véritable défilé de limousine.

« Madame la Comtesse reçoit » se contenta de faire remarquer Lolita.

Je ne savais pas si c’était de bon ou mauvais augure. S’il y avait du monde, entrer dans la propriété serait plus facile. D’un autre coté, la surveillance serait sans doute plus importante. Je fis part de ses réflexions à Lolita mais en insistant spécifiquement sur les risques accrus tandis qu’elle triturait encore une cigarette éteinte en marmonnant. De toute façon, je ne voyais aucun motif pour lequel elle devait se rendre là-bas. Je lui fis un étalage des risques, une démonstration par A plus B de ce qu’il adviendrait si elle se lancer dans une entreprise aussi absurde et elle, elle ouvrit la porte de la voiture, me la claqua au nez et disparut dans la nuit. La garce.

Je suis resté comme un con. Pas longtemps cela dit. Il était évident que je n’allais pas laisser ma Lolita seule dans la fosse aux lions. Je songeais à entrer avec la voiture. Les grilles étaient restées ouvertes et personne ne surveillait l’entrée. Par contre arrivée au château, les voitures étaient dirigées sans doute vers des parkings à l’arrière et les portiers vérifiaient sûrement les invitations. Du moins, en général, c'était l'usage. C’est que je connaissais un peu le milieu. Plus que le manque d’invitation, ce qui me décida, c’est de voir qu’il n’y avait que des voitures de luxe et que notre tas de ferraille faisait tâche. Dire que j'avais une splendide décapotable qui maintenant devait pourrir en petit morceau dans le garage d'un bouseux loueur de chambre d'hôte. Je me décidais à escalader les grilles à l’arrière. J’alternais entre les moments où je me sentais ridicule à agir ainsi et ceux où je me prenais pour un héros imaginant comme je pourrais sauver ma belle tout en me demandant par la suite comment j’expliquerais mon comportement à la police alors que, même moi, je ne savais pas ce que je foutais dans ce merdier. Bon, il y avait des chiens. On ne les avait pas repérer durant l'après midi mais j'entendais des aboiements. Ils devaient être attachés. De toute façon lors des réceptions, c’était obligatoire. Si j’étais repéré, je pourrais toujours faire croire que je suis un invité égaré. Et que j’avais égaré mon smoking aussi. L’arrière de la bâtisse était plongé dans l’obscurité et je trébuchai plusieurs fois sans pouvoir dire sur quoi. Au fur et à mesure de mon avancée, mes yeux s’habituèrent à l’obscurité et je distinguai la structure de pierre et la vaste terrasse que je traversai. Il y avait une entrée à l’arrière. Rien à voir avec le grand porche soutenu par plusieurs colonnes. Ici, il ne s’agissait que d’un petit auvent bien plus modeste couvert de ce que j'identifiais comme une glycine, plus à l'odeur qu'à la vue. Il n’était pas bien haut, je me décidai à grimper et fut étonné moi-même de réussir sans trop de difficulté en m'agrippant aux plantes. Ce n’était pas un exploit mais ça faisait un certain nombre d’année que je n’avais plus joué à ce genre de chose. De là, je réussis à atteindre une fenêtre. Fermée comme il se doit et grillagée en plus. Par contre une autre était entrebâillée à peine plus loin. C’était ma chance, je la saisi. Je m’avançais sur une mince corniche me retenant de toute la force du bout de mes doigts, autant dire, pas grand-chose et m’accrochai au chambranle alors que mes pieds glissaient dans le vide. Je me hissai à l’intérieur. La fenêtre avait été forcée. Pas besoin d’être une lumière pour deviner qui en était responsable. Je me laissai glisser contre le mur le temps de laisser mon cœur reprendre un rythme normal puis, comprenant que je n’arriverais pas à évacuer la trouille qui me torturait, je décidai de m’en accommoder et m’obligeai à me relever dans la pièce obscure. Je traversai une salle que je ne pus définir et passai dans celle d’à coté sans oser allumer la lumière. J’avais la sensation de faire autant de bruit qu’un éléphant et je me pris les pieds dans un fauteuil. La lumière m’aveugla d’un coup et de mes mains, je me protégeai instinctivement le visage de tout ce qui risquait de me tomber dessus.

« Putain, qu’est ce que tu fous là ?"

C’était Lolita. J’avais pas l’air fin moi. « Tu as dit que tu devais me protéger alors, protège-moi. Sors-moi de là. » Pas très percutant comme remarque mais l’essentiel, c’était qu’on se tire d’ici.

« Comment es-tu entré ?

- De la même façon que toi. Moi aussi j’ai été élevé au milieu des systèmes de sécurité. Je savais craquer une alarme avant mes dix ans et j’ai autant l’œil pour repérer des caméra qu’un botaniste pour voir des edelweiss.

- D’accord, on s’en va. » Un poids de dix tonnes s’évacua de mes épaules tandis que je reprenais déjà le chemin inverse. Avec la lumière c’est plus facile. Nous étions dans un salon, dans le noir, j’aurai cru une chambre. Mais au fond, on s’en fout.

La porte vers laquelle je me dirigeais s’ouvrit toute grande. Une femme. Grande, belle, un fourreau lamé argent pour tout vêtement apparut sur le seuil.

Trop tard.

« Je savais que je ne devais pas monter. J’ignorais juste le pourquoi. Et je suis très curieuse » précise la nouvelle venue, elle une main sur la hanche, une cuisse dépassant de sa robe dans une posture qui n’avait rien de naturelle.

« Miss Teigne. » s’exclame Lolita

« La Comtesse, je préfère. Ca fait quoi ? bien dix ans non.

- Par là oui. A te voir, j’aurais pensé quinze. C’est fou ce que tu as vieilli. La pierre ne te réussit pas. Trop humide peut-être.

- Charmante. Qu’est ce qu’on fait ? Nous restons debout à nous envoyer des mesquineries comme des enfants ou nous nous asseyons et discutons comme des adultes responsables » Elle toisa Lolita des pieds à la tête d’un air de dédain. Je ne l’aime pas cette femme. « Je vous offre à boire ? » Sans attendre la réponse, elle se dirige vers un bar dans un coin du salon. « Je m’excuse, je vais faire le service moi même. Mes domestiques sont occupés en bas. Je prête les grands salons pour des expositions. Des jeunes talents. De la peinture principalement. C’est un concept très intéressant. Ca permet à de futurs artistes de se faire connaître. Les invités sont triés sur le volet évidemment.

- Evidemment » reprend Lolita imitant l’accent prétentieux de la maîtresse des lieux en acceptant le verre qu’on lui propose. La Comtesse ne parait pas s’en émouvoir, elle continue sa prestation comme si elle n’avait rien remarqué des moqueries de la femme de ma vie. En ce moment, je ne me sens pas fier d’elle. Ni de moi d’ailleurs. Mais au moins on ne s’en tire pas trop mal. Pourquoi Lolita ne s’est-elle pas tout simplement annoncé et demandé à voir cette femme si elle y tenait tant. Tout aurait été plus simple et elle ne semblait pas méchante. Un peu snob, sans doute et sa façon d’être n’a rien de naturelle. C'est vrai qu'elle avait un peu une tête à claque mais on ne peut lui en vouloir. Nous sommes entrés chez elle par effraction. Elle aurait pu appeler la police mais elle se contente de nous parler de son exposition.

« Le produit des ventes est reversé à une œuvre de charité. Je ne me souviens plus laquelle. Des enfants je crois. Ou des chiens.

- Je doute que ça présente le moindre intérêt à tes yeux.

- Lolita ! » -air offusqué, main sur le cœur- c’est sur, c’est une pitoyable comédienne « Qu’imagines-tu. Les œuvres de charités sont un concept très en vogue dans mon milieu. Précise-t-elle un sourire se dessinant au coin des lèvres.

« La gueule du milieu. Tu as épousé un pseudo-aristocrate si j’ai bien compris.

- Un authentique. C’est histoire de titre acheté, c’est de la diffamation.

- Pour t’infiltrer dans le milieu.

- Par amour très chère, par amour. Je ne peux pas dire que je sois faite pour ce monde. C’est un milieu d’homme, très machiste. Un exemple. Pas plus tard que la semaine dernière. Je m’occupais des invitations pour la réception de ce soir. Nous avons des listes pour ce genre de chose. Je note une invitation au nom de mademoiselle de Garye.

Vous connaissez ? Non, bien sur, sûrement pas où avais-je la tête. Bref. On me fait remarquer que cette jeune dame, s’était mariée. Alors, je veux mettre l’invitation au nom de monsieur. Et voilà que mon major d’homme se racle la gorge. Je lui dis : “que se passe-t-il mon brave ?” Il m’explique que le monsieur de madame n’est pas comme il faut.

Il m’a fallu du temps pour comprendre. En fait, cette jeune dame a fait une mésalliance. Moi, je ne voyais pas en quoi cela me concernait sauf évidemment pour servir de potin pour une soirée. Mais voyez-vous, dans ce milieu, si une femme épouse un monsieur de petite naissance, elle est exclue des cercles alors que quand c’est une dame de simple naissance qui épouse un noble, elle rafle le pactole. N’est-ce pas amusant ?

- Et il est mort et tu as raflé.

- Oui, une tragédie » Main sur le front, air éploré « Un accident horrible.

- Et bien sur tu avais un alibi.

- Ho, très chère, qu’imaginez-vous. Tu vas rire, j’étais avec ma belle-mère. Si ce n’est pas cocasse. Elle était très malade. Alors que son fils agonisait dans un fossé, je lui tenais la main en lui lisant des textes saints. Son infirmière peut en témoigner. Pas ma belle-mère. Elle est morte peu après. De sa belle mort. Bien entendu.

- Bien entendu.

- Mais je parle, je parle et tu ne m’as même pas encore présenté ton ami.

- Parce que j’ai besoin de te le présenter ? »

Air de feinte ignorance forcée. « Je devrais ?

- Tony Witches » dit-elle me désignant.

« Hooo, Witches bien sur. Je connais votre père bien entendu et… » hésitation « …Et voilà. Nous sommes entre nous alors si je comprends bien.

- Non. »

La Comtesse jette un air désespéré à Lolita avant d’en revenir à moi. « D’accord. Bref, je disais que je connaissais votre père. L’année dernière, je me suis retrouvée invitée à son club alors que j’étais en vacances en province. J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance. Un homme charmant. Il est dans la sécurité je crois ?

- Teigne, tu touches pas.

- T’es mal placé pour dire ce que je dois faire ma cocotte. Mais là n’est pas la question. J’ai une sorte d’accord avec Monsieur Witches.

- Quel genre ?

- En tout cas pas une histoire de gosse. Un accord d’adulte clair et sans bavure. Je lui fous la paix, il me fout la paix. Il ferme sa gueule et je ferme la mienne.

- Très élégant.

- Pétasse.

- Comtesse, vous me choquez. »

Elle pose son verre. Elle a perdu toutes ses bonnes manières. Elle se reprend, sort un soupir particulièrement étudié et récupère son personnage caricatural. « Mes invités m’attendent. Si vous voulez m’excusez, je vais être obligé d’en finir. Peut-être monsieur Witches junior veut-il prendre de l’avance ?

- Pardon ?

- Tony, fiche le camp » Lolita m’avait attrapé par le bras, me serrant presque avec violence avant de me jeter vers la fenêtre par laquelle j’étais entré.

« Mais Lolita...

- Discutes pas.

- Non, il veut rester. A son aise, il pourra admirer ma prestation. »

Raclement de gorge. Hurlement strident. « A l’aide, au secours ».

Lolita se précipite sur elle en criant « Fiche le camp Tony ». Je voudrais bien mais avec Lolita.

Elle la jette à terre. Des pas résonnent dans l’escalier. La Comtesse hurle de plus belle. Des projecteurs s’allument dans le parc. Lolita se relève, m’attrape la main et me pousse par la fenêtre. Je saute sur le coté pour atteindre le auvent de l’entrée suivi de Lolita. Un projecteur se braque sur nous. Un haut parleur nous ordonne de nous rendre. La comtesse hurle toujours.

Je me tords le pied en atterrissant sur le sol mais ça va. Lolita se pose tel un chat à mes cotés. Des aboiements de chiens. Les grilles du parc me semblent au bout du monde. Une arme à feu. Un coup. Sans doute une manoeuvre d’intimidation.

Lolita m’attrape par les épaules et me relève. « Commande le hasard. Oblige le à t’aider et cours dit-elle. Elle m’embrasse. Un léger baiser au coin des lèvres ?. Ou n’est ce qu’une illusion née de mon imagination et de la caresse de ses cheveux près de mon visage. Elle me parlait, c’est tout. Elle a disparu dans l’obscurité. Des faisceaux de lumière traversent le parc. Je panique. Je me mets à courir. La lumière se braque à nouveau sur moi. Un coup de feu retentit. Je tombe. Quelqu’un me tire en arrière. Une femme, je sens son parfum. Elle me sert contre elle. Lolita.

Du monde, du monde partout. Des gens affolés. Ils courent. Je m’enfonce dans les ténèbres. Les bruits s’estompent.

Des cris de nouveau, tout prêt, je reprends conscience « A l’aide ! »

Non, ce n’est pas Lolita.

« Vous avez eu ce salop ?

- Abruti, ce n’est pas lui, c’est la fille. Il était son prisonnier. » Elle renifle, Sort son mouchoir. Essuie son visage puis le mien et continue à parler. « Elle voulait que je lui ouvre le coffre. Comme j’ai refusé, elle l’a frappé au visage et lui a donné un coup dans le ventre. J’ai paniqué, j’ai crié et elle l’a obligé à passer par la fenêtre et quelqu’un lui a tiré dessus. Il saigne, vite, faites quelques chose, appelez un médecin ».

Des pas, quelqu’un court. Une femme me serre contre elle. La Comtesse, pas Lolita. Je me laisse aller. Je n’en peux plus. Peut-être étais-je vraiment prisonnier ? Elle m’éloigne, pose ma tête sur ses genoux, me caresse les cheveux. Doucement, délicatement. Je ne souffre pas, je ne sens plus mon corps. Elle éloigne sa main puis la rapproche. Très vite, trop vite. Ma tête explose. Le sang remplit ma bouche. Un coup tout aussi violent me coupe le souffle. Je veux fuir. Ma jambe. Je souffre. Je ne comprends pas

« Qu’est-ce que ?

- Je viens de dire que la pouffiasse t’avait frappé. Il faut bien que ça fasse vrai. »

Elle me tire à nouveau vers elle. La douleur m’arrache un cri. Elle me serre contre elle, m’étouffe.

« Ha docteur. Enfin vous êtes là. Faites quelque chose. Pour l’amour de Dieu, sauvez-le ».

Le monde disparaît autour de moi. Le cauchemar s’estompe. Bientôt, je me réveillerais. Chez moi et la vie reprendra son cours...avec Lolita

Chapitre 8

Si je comprends bien, l’entretien est fini. Ca valait le détour. Je suis Lolita pas fâché de sortir de cet endroit. D’abord ça pue la clope froide et ensuite les histoires de nanas, je sais pas gérer. Je désigne l’ours en peluche « Bon alors qu’est ce que c’est que ce truc. »

Lolita me fixe comme si j’étais demeuré. Elle sourit enfin portant son trophée en triomphe.

« Un ours en peluche » dit-elle en souriant enfin.

« On a fait des heures de voiture sur des routes de merde pour un ours en peluche. Tu crois que je vais gober ça ? »

Elle me l’envoie en pleine figure. « C’est pour toi » dit-elle.

Aïe. Je récupère la petite bête, tâtant la mousse à la recherche de quoi que ce soit. En fait, ce n’est même pas de la mousse. Juste de l’herbe séché. Ca sent la lavande. Rien. Une simple peluche, miteuse, trouée par endroit. « Qu’est ce que tu veux que je fasse de ce machin ?

- Pour l’instant, garde-le. Garde-le précieusement, comme si un jour il pouvait te sauver la vie.

- La fille a parlé de catalyseur.

- Il s’appelle Teddy bear » dit Lolita en montant dans la voiture, prends-en soin.

- Et maintenant, où va-t-on ?

Ben, on va aider ma copine, c’est pour ça que je suis venue.

- Tu sais ce qui pourrait vraiment l’aider. »

Elle se tourne vers moi : « Quoi ?

- Un bon bain, une coupe de cheveux et une nouvelle garde robe ».

Elle se mit à rire de bon cœur.

J’insistai, trop heureux de la voir ainsi. « C’est vrai. J’imagine mal qu’un mec ait pu tomber amoureux d’une fille comme ça.

- C’est une fille bien. Et son mec était génial. Il te ressemblait. » Elle marqua une pause avant de reprendre. « Oui, il te ressemblait beaucoup.

On reprit la voiture et Lolita conduisait en silence. Je cherchais désespérément une autre feinte pour lui arracher un nouvel éclat de rire. En vain. Je ressemblais à un mec qu’elle trouvait génial. Je me concentrai pour ôter le sourire qui m’était venu à cette pensée. Je regardai ma montre. Une heure du mat. J’imaginai mal ce qu’on pourrait encore faire cette nuit.

« Tu as un plan pour cette nuit ? »

Je ne savais pas si elle n’avait pas entendu la question où si elle refusait simplement d’y répondre. Elle bifurqua sur un parking et se gara

« Oui, je vais dans la gueule du loup pour voir un pauvre cinglé. Nous sommes arrivés.

- Résidence Universitaire. Passionnant. Tu veux suivre des cours de rattrapage.

- Je veux une adresse. Attends-moi dans la voiture.

- Non ». J’étais déjà dehors. Elle n’insista pas et je la suivis dans un bâtiment délabré qui ferait mieux d’être rasé.

Tout était vide et silencieux et cet endroit n’était pas du tout rassurant. Ce n’est peut-être pas tout à fait l’heure des visites. Mon commentaire pourtant tout à fait opportun fut proprement ignoré.

Elle se dirigea rapidement le long de plusieurs couloirs alternant chantonnement et marmonnement ce qui m’empêchait de discerner si elle était contente ou de mauvaise humeur. Porte 132. « C’est là » marmonna-t-elle.

Elle ouvrit sans frapper. Un homme d’une trentaine d’année, sans doute plus sursauta. Un peu vieux pour un étudiant « Qui êtes-vous ? »

Elle m’écarta pour passer devant : « Ta baby sitter mon beau.

- Ma b… Lolita ! C’est bien toi ! ».

Il s’avança de quelques pas comme pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue avant de reculer tandis qu’elle entrait dans une chambre minuscule, puant l’humidité et recouverte de posters de super héros parmi lesquels je reconnus Spiderman, Superman et quelques autres héros de Comix dont je m’étais désintéressé dès que j’avais passé la dizaine d’année. « Non, Lolita, tu n’entres pas. Je ne veux pas savoir ce que tu veux. Je n’ai rien vu, rien entendu mais tu dégages.

- C’est comme ça qu’on accueille une vieille amie Timothée ?

- Tim, pas Timothée. Ecoute. Ce n’est pas que je ne t’aime pas. Disons juste que je préfère la compagnie d’un serpent à sonnette. Moins risqué. Tout le monde te recherche. Paraît que tu fais dans l’enlèvement et… »

Il s’arrêta me reconnaissant enfin.

« Putain, dans quoi t’es tu fourrée ? Je vais parler à mon oncle, il t’arrangera ça.

- Là c’est moi qui préfère le serpent. » Elle se faufila entre le lit et l’ordinateur sur le bureau et l’alluma avant de reprendre. « Lui, c’est mon otage et s’il reste ici, c’est qu’il a bien compris qu’il ne fallait pas jouer au plus fin avec moi. Alors il va s’asseoir sur le lit et comme tu n’es pas con, tu vas faire pareil ». J’obtempérai et m’assis sur le lit. Surtout pour ne pas contredire son autorité. Je regardais du coin de l’œil celui qui se posait à mes cotés. Des lunettes posées à la hâte sous ses cheveux blonds ébouriffés, un tee-shirt et un caleçon avec des chauves souris batman. Il devait sans doute être en train de lire ou bûcher. Peut-être était-il sur le point de se coucher. Je me sentis soudain proche de lui. Comme si j’étais réellement l’otage de Lolita, prise au piège tout comme ce garçon. Non, de lui je n’étais pas jaloux. Elle n’avait pas le moindre signe d’attirance envers lui. Nous étions deux pauvres gars pris dans ses filets.

Lolita avait repris ses chansonnettes tout en tapant une série de chiffres en code d’accès. Au troisième accès refusé elle donna un coup à l’ordinateur comme si ça pouvait le motiver à obéir.

« Le code ?

- Lolita, je ne peux pas.

- Le code » répéta-t-elle.

« Ecoute Lolita…

- Dis-moi, tu as déjà eu une journée de merde ? Je ne parle pas de ce genre de journée où on se contente de rater un examen puis de marcher sur une crotte de chien. Non, le genre où tout s’accumule. Merde sur merde. Au point ou tu te demandes ce qu’il restera de ta vie à la fin du jour. Au point que tu n’espères plus qu’une chose, c’est rester vivant, blotti dans un coin sans oser bouger jusqu’à ce que le plafond te tombe sur la tête.

- Ca va, j’ai compris. 5-6-3-4-8-7-5-8-5-4-K-G-5.

- Où est ce que tu as péché ça ? » Dit-elle en recopiant le dernier chiffre.

- Combinaison prise au hasard par l’ordinateur modifiée tous les jours.

- C’est pour jouer tranquille avec ce genre de programme qu’il a fait tuer Soulsand ? Lui seul aurait été capable de le trouver »

Il ébaucha le geste de se lever « Ecoute Lolita, c’est pas ce que tu crois.

- Assis. Ca y est, j’y suis ».

Je tentai de voir l’écran à travers l’épaule de Lolita, sans succès. Je n’osai même pas me lever. Une feuille sortit de l’imprimante et elle s’en empara, la pliant et l’enfonça dans la poche de sa veste en se levant.

« Allez Bébé, sans rancune. On s’appelle on se fait une bouffe. Et quand tu auras ton oncle au téléphone, ça me paraît plus opportun de maintenir la discussion sur tes petites branlettes solitaires plutôt que d’évoquer ma visite. »

Il se leva. L’ordinateur était redevenu noir.

« Va chier Lolita ».

Il était amoureux d’elle. Ca crevait les yeux. Je compatissais. Je savais ce qu’il endurait et je trouvai qu’elle avait été vraiment dure avec lui.

On retourna dans la voiture.

« Je suppose que tu ne me diras pas ce qu’on est venu faire ici.

- Bien sur que si. J’avais besoin d’une adresse. Celle de la comtesse. On va au château mon cher.

- Attends », j’essayais de remettre mes idées en ordre. « Le mec chez qui on était, c’était le neveu de ceux qui te recherchent, c’est ça ?

- Oui. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Il bosse pour eux comme intermédiaire. Job d’étudiant. Un job très con si tu veux mon avis.

- D’accord et tu n’as pas peur qu’il te dénonce ?

- Il ne parlera pas.

- Qu’est ce que t’en sais ?

- Une intuition.

- D’accord, tu joues ta vie sur une intuition.

- Faut prendre des risques dans la vie.

- Juste pour une adresse. Tu ne crois pas qu’en se renseignant un peu, nous l’aurions trouvé ta comtesse ?

- Non, nous ne l’aurions pas trouvé.

- Et je peux savoir ce qu’il te permet d’être si catégorique ?

- Nous ne sommes pas très copines. Je crains qu’elle n’ait pas envie de me voir. »

Ce changement de conversation voulait sans doute dire qu’elle ne me répondrait pas. Pourquoi n’étais-je pas simplement resté chez moi. Ca devenait de la folie. Je m’enfonçais petit à petit dans un monde de dingue à jouer à un jeu de piste foireux.

« Donc, si je comprends bien, maintenant, on va chez une comtesse folle qui a une dent contre toi et contre ta copine punk et qui travaille pour les mecs qui te recherchent. C’est bien cela ?

- Oui, c’est ça.

- C’est une sorte de suicide ? Un truc dans le genre ?

Elle ne répondit pas.

« Bon sang tu veux quoi à la fin ?

- Des cheveux.

- Pardon ?

- Soulsand avait le reste. Il me l’a confié avant de mourir. Ca fait un bon de temps mais il se méfiait déjà d’elle.

- Tu peux répéter mais en plus clair ? »

Elle me fit son plus beau sourire : tu es sure que tu ne veux pas retourner chez ton père. Tu dirais aux flics que tu t’es échappé ou un truc du genre. Mieux, tu dirais que tu as fait une fugue et que tu ne m’as jamais vu.

- Et je te reverrais ? »

Elle ne répondit pas.

« Je reste ».

Chapitre 7

Je pensais que sa copine était dans le coin, mais pas du tout.

On avait vraiment fait un sacré détour juste pour voir cette boite en fer blanc. Pour se cacher aussi. Au moins, nous étions de retour dans un endroit civilisé. On avait même roulé jusqu’à la capitale.

J’avais dit à Lolita qu’il ne fallait pas revenir en ville. Elle m’avait certifiée qu’il n’y avait aucun risque et j’avais voulu la croire juste parce que si je voyais encore un brin d’herbe, j’allais péter un câble. La prison ne peut pas être pire que la campagne.

Et après m’être senti citadin parmi les bouseux, je me sentais le provincial à la ville. Il faut dire qu’on avait encore nos fringues données par la vieille. Enfin Lolita. Moi, j’avais préféré remettre mon jean même sale. Au moins je sentais l’asphalte et le gaz carbonique. C’était mieux que la bouse de vache. Lolita m’avait emmené faire les boutiques. Elle semblait reprendre un peu d’espoir. Du moins je la surprenais à sourire de temps en temps. Elle est sortie de la cabine d’essayage avec un jean et un tee shirt. Je préférai la petite robe mais quoiqu’elle porte, elle est ravissante de toute façon. Ensuite, j’ai fait pareil : j’ai acheté quelques fringues mais c’est Lolita qui a payé. Je ne voulais pas mais elle disait que je ne devais pas utiliser ma carte bancaire, qu’on risquait d’être repéré. Elle, elle s’était récupérée un max de liquide quand elle avait quitté la maison. Elle disait que c’était plus discret. Ca commençait à devenir dingue cette histoire. Nous avons traîné toute la journée comme des touristes. J’ai vu ma photo sur la télévision dans un café et je suis devenu blanc. J’ai commencé à suer et à regarder partout autour de moi persuadé qu’on allait me sauter dessus. Lolita a haussé les épaules et s’est contenté de remarquer que le costume ne m’avantageait pas. C’était vrai. La photo n’était pas flatteuse. Lolita a souri et a murmuré : « Monsieur Witches n’est pas idiot, il a bien choisi la photo à transmettre à la police, personne ne pourrait faire le rapprochement entre cette photo et toi. Ca était pris quand ?

- A l’inauguration d’un hôtel de mon père, je crois.

- T’étais malade ce jour là ? »

Je détestai qu’elle me charrie ainsi. C’est vrai, je n’étais pas photogénique mais tout de même. J’enregistrai enfin le message principal : « Tu crois sincèrement que mon père ne veut pas me retrouver ?

- Sans doute que si, mais je ne pense pas qu’il veuille que la police te trouve et encore moins qu’elle mette la main sur moi ».

Je réfléchis en ce sens, c’est vrai qu’il ne facilitait pas les recherches. Cette photo n’était pas ressemblante, cette histoire de prise d’otage pas crédible. Et dire que je l’avais maudi ces derniers jours. Je m’étais disputé avec lui au téléphone sans même lui laisser la possibilité de s’expliquer. Je m’en voulais.

Je me levai : « Je vais aux chiottes, je reviens.

- Le téléphone de ton père est sûrement sur écoute. Evite.

- J’ai dit que j’allais pisser.

- Je te connais ».

Je me rassis. J’étais aussi frustré qu’un gosse qui vient de ce faire prendre en flagrant délit. Elle avait raison, je comptais l’appeler. Elle avait d’ailleurs doublement raison : d’abord car je comptais l’appeler et ensuite parce que c’était une connerie. Hé oui, je n’étais pas un spécialiste de la cavale. Par contre, elle, elle semblait en savoir long.

Elle posa quelques pièces sur la table et on quitta les lieux. Je restais silencieux. J’étais vexé d’être traité comme un gosse par la femme de ma vie.

« T’arrête de faire la gueule ! » qu’elle me dit au bout d’un moment.

« Je ne fais pas la gueule ». Et de toute façon, ce n’était pas à elle me dicter mon humeur.

On dîna d’un kebab dans un parc. Je commençais à en avoir par-dessus la tête de la suivre comme un chien. J’avais tout risqué pour la suivre, elle ne m’aurait même pas fait suffisamment confiance pour m’expliquer la situation.

Je croyais qu’on devait voir ta copine. « On attend quoi ? La fin des temps ?

- Non, mais je ne connais pas son adresse. Quand je l’ai eu son message sur mon répondeur, elle m’a dit qu’elle faisait une petite mission dans un bar mais en horaire de nuit. J’attends juste qu’elle soit arrivée pour aller la voir là-bas. Ca s’appelle le Vamp. J’ai trouvé l’adresse sur le net. » Elle me sort un plan. « Regarde, c’est là mais d’après les horaires, il n’ouvre qu’à 23h. Je suis inquiète. Elle avait l’air vraiment affolée quand elle m’a appelé et ça fait plus d’un mois de ça. Depuis, aucune nouvelle. J’ai essayé de la joindre mais son numéro de portable n’est plus valide. »

Que d’informations d’un coup alors qu’elle n’avait même pas voulu que je l’accompagne dans le cyber café. Et en plus, je me retrouvais en terrain connu. Les histoires de filles sont toujours les mêmes. Sans doute un problème avec un mec ou un truc du genre. Les filles ont toujours tendance à dramatiser. Je retrouvais ma Lolita fragile. J’en oubliais ma rancune. Je pouvais jouer au protecteur. Je la pris dans mes bras. « Je suis sûr que ça va aller. Que t’a-t-elle dit au téléphone ?

- En fait, c’est un peu compliqué. On avait la même bande de copains, il y a longtemps. Moi, je suis partie mais elle est sortie avec un mec du groupe et ça s’est pas trop bien passé. Ils faisaient un peu trop bande à part alors ça a crée des dissensions et ils se sont retrouvés un peu exclu et puis son copain est mort et maintenant, elle se retrouve toute seule et il y a une connasse qui lui a joué un sale tour par-dessus le marché ».

Une histoire de mec en effet. C’est sur, c’est moyen drôle mais au moins je préférais ça qu’un truc illégal. Le bar en question était une sorte de sous-sol enfumé réunissant sans doute la pire racaille de la ville. Du moins, j’imaginais vu que pour l’instant, il était vide. Et la serveuse, pire que tout. Un caleçon orange déchiré, un haut en coton noir et jaune moulant lui donnant une dégaine de guêpe et des cheveux en pétard orange et turquoise pour parachever le spectacle. Mais en voyant Lolita, son visage s’est éclairé.

« Lolita ! Regardez-moi, ça, tu es superbe. Je t’ai vu à la TV. Lui aussi je crois quoique, il est beaucoup plus mignon en vrai. Tu es l’ennemie publique numéro un.

- Ca a l’air de te réjouir.

- Pas vraiment non, quoique au fond, comme ça on es deux dans la merde. Elle me détaille de haut en bas, je suis contente de te rencontrer Tony Witches même si je n’avais pas espéré notre rencontre de cette façon. Elle n’attendit aucune réponse, se détourna, me servit une bière en précisant que c’était un cadeau de la maison et lança un long soupir en soutenant sa tête dans les mains sur le bar.

- C’est pas moi qui ait craché l’endroit où tu te planquais » dit-elle après un silence.

« Je sais. »

Lolita lui fit un sourire, elle fit de même, puis elles se mirent à papoter.

L’aspect copine était encore une facette de la personnalité de Lolita que je ne connaissais pas. La serveuse soupira de nouveau mais si fort que je détachai mes yeux de Lolita « Regarde-moi ! Tu veux ma place ? Une ratée, mise au rebut.

Knowledge. Tu es splendide. Toujours aussi mince de partout sauf des nibards. Pétasse, va.

- C’est Sylvie ici. Tu sais ce qui m’est arrivé ?

- Oui Monsieur Witches m’a transmis le message que tu as laissé sur son répondeur.

- J’aurais pas dû appeler, je sais. J’étais trop déprimée. Mais ce n’est pas moi qui ai dit où tu te planquais, je te jure.

- Je t’ai dis que je savais, de toute façon, je suppose que vous étiez tous au courant ?

- Je ne sais pas. Sans doute.

- Ca te va bien ses cheveux » sourire ironique

« Je t’emmerde. »

Une main sur l’épaule, geste de réconfort.

« Tu peux m’aider ?

- Non, je suis surveillée je crois, rien qu’à te parler, c’est dangereux. Ils sont déjà venus ici. Ils ont mis Darkness sur l’affaire.

- Je sais oui. Je ne cherche pas un coin ou crécher, je voudrais le catalyseur de Soulsand.

- Il est mort tu sais.

- Je sais oui.

- Ils l’ont tué.

- Je sais. C’est toi qui l’as ?

- Quoi ?

- Le catalyseur

- Houai mais qu’est ce que tu veux en faire ?

- Un truc. En échange, je te sors de la merde avec ta pouffiasse.

- Miss Teigne ! Te lance pas là-dedans, tu vas t’attirer des ennuis.

- Au point où j’en suis. Dis-moi où elle est »

Un haussement d’épaule « je ne sais pas. Elle a épousé un homme de l’aristocratie. Enfin un mec qui avait acheté un titre de noblesse. On achète n’importe quoi de nos jours. Il a trouvé un vieux noble sans descendance et lui a racheté son nom et ses titres. Bref. A sa mort, son fils a récupéré le pactole. Ensuite, miss Teigne l’a épousé, l’a tué et maintenant c’est elle qui se pavane en caricature de l’ancien régime dans un château. Elle se fait appeler la Comtesse.

- Je vois le tableau, Madame fait dans la pierre ancienne. Tout à fait son style. C’est où cette petite merveille ?

- Aucune idée je te dis.

- T’as pas son nom ? Une idée de l’endroit, même approximative.

- Moins j’en sais mieux je reste en vie.

- Je trouverai. Tu as entendu parler d’un nouveau qui aurait pris part au pacte ?

- Une nouvelle.

- Qui ?

- Une fille. C’est tout. Ca fait un bout de temps déjà mais je ne l’ai jamais vue.

- Tu ne sais rien d’elle ?

- Non. Tu me dis un nouveau. Je te dis non, nouveau, ce n’est pas ça. Nouvelle, d’accord. Après, je suis qu’une merde j’te dis. Tu crois qu’on vient boire le thé avec moi pour parler potin. Que dalle. On m’évite comme si ma merde était contagieuse. Comme si Soulsand était mort par ma faute. Mais ce n’est pas vrai » Elle relève la tête. Essuie quelques larmes et sort de sa poche un petit ours en peluche qu’elle pose sur le bar. « Je l’aimais tu sais.

« Je sais » dit-elle en prenant le petit ours avant de se diriger vers la porte.

« Hé Lolita ».

Elle se retourne une dernière fois.

« Fais pas le con, je n’en vaux pas la peine »

Lolita regarde le petit ours, le fait sauter dans sa main. « T’inquiète ».

« Tony » dit-elle encore.

Je me retourne. Rien qu’à son ton de voix elle me fait flipper.

« prends soin de toi » ajoute-t-elle.

A croire qu’on se connaît de longue date. Je fais oui de la tête, je ne vois pas quoi dire d’autre et jette un œil à la ronde pour m’assurer qu’il n’y a personne dans le coin.

Chapitre 6

« Prends à droite, là. »

Je m’exécute. Le « là » en question, c’est une petite route en terre battue entre deux champs de maïs. Le genre de route pour lesquels on rêverait d’acheter un 4X4. J’étais en pleine manœuvre pour éviter un nid de poule rempli d’eau qui me paraissait particulièrement profond quand elle me dit : « c’est là, arrête-toi ».

Il n’y a rien là, mais je plaquai la voiture contre les maïs comme s’il y avait un risque qu’un autre con prenne cette route et coupai le moteur. Elle était déjà dehors. « J’ai grandi pas très loin d’ici. Tu le savais ? » Bien sur que non, je ne savais rien. Je ne savais même pas où nous étions, ça faisait un bon bout de temps que je n’avais pas vu ne fus-ce qu’un panneau. En y réfléchissant, mon père aussi était originaire d’un trou dans la région. Je ne saurais dire où, il ne parlait pas souvent de son enfance mais il est fils de paysan et a monté son affaire sur le tard.. Heureusement qu’il n’est pas resté à la campagne, je ne l’aurais jamais supporté. Quand je ne respire pas ma dose d’oxyde de carbone, je me décompose. Lolita s’était engagée dans le champ et disparaissait déjà. Je l’ai suivie. Elle a marché ainsi sur ce qui m’a paru être la moitié du champ. J’avais du mal à suivre, les larges feuilles me coupaient les bras que je mettais devant moi pour me protéger le visage et plusieurs fois, c’est uniquement la chance qui m’a permis de la retrouver. Puis, elle s’est arrêtée. Il y a avait un arbre. De hautes herbes avaient poussées autour dans l’espace laissé libre par les maïs. Elle s'est tournée vers moi. Très grave. Je te fais confiance Tony, promets-moi que tu ne révèleras jamais ce que tu verras ici.

Je haussais les épaules. Oui, si tu veux.

Promets

J'hésitai. Je craignais qu'elle me déterre un cadavre ou un truc du genre. Et puis, merde, quoi qu'elle ait fait, jamais, je ne la dénoncerais. « Je promets ».

Elle s’est agenouillée. S’est mise a arraché les herbes. Doucement d’abords puis avec plus de force comme si, par ses gestes, elle expulsait une rage dont la cause m’était inconnue. Elle a creusé la terre. J’aurais pu faire un geste, lui proposer de l’aider, quelque chose mais je suis resté debout, les bras ballants. Elle a sorti une vieille boite de fer blanc que la rouille avait déjà bien entamée. Elle la tenait doucement, avec tant de précaution, comme elle l’aurait fait d’un nouveau né. Elle l’a ouverte laissant découvrir quelques petites fioles. Je m’approchai, je reconnus quelques mèches de cheveux dans de vieux tubes à essai du genre qu’on trouve dans les labos de chimie.

« Tu veux dire qu’on a fait tous ces kilomètres juste pour retrouver ta vieille boites au trésor ? » Elle m’a repoussé. Je me suis senti gêné tout d’un coup. Je me suis rendu compte que je m’étais moqué d’elle. Si c’était important pour elle, ça l’était aussi pour moi. Elle cherchait un endroit où la poser. Le sol était loin d’être plat et les herbes n’arrangeaient rien. Je me proposais de l’aider en tendant les mains vers la boite. Si elle estimait que cette vieille boite rouillée qui avait passé des années sous terre ne devait soudain pas entrer en contact avec une végétation douteuse, ça m’allait aussi. Elle m’écarta. La tenant fermement d’une main tandis que de l’autre elle dégageait un espace pour la poser.

« Je ne vais pas la casser ta boite. » Une passade de mauvaise humeur que je n’avais su retenir et que je regrettai déjà. Mais elle exagérait aussi.

« Ca porte malheur » se contenta-t-elle de dire. Elle manipula doucement les différentes fioles comme s’il s’agissait de nitroglycérine avant de les remettre en place n’en gardant qu’une seule légèrement différentes des autres.

Ca commençait à devenir malsain ici. J’avais toujours admiré les prouesses de Lolita, son coté pas normal ne me déplaisait pas. On a tous un coté pas normal, quelques manies auxquelles on tient même si tous autour ne peuvent que les trouver stupide. En général, on les cache. J’en ai aussi. Mais je n’en parlerais pas ici justement car ça ne se dit pas. Le coté enfantin de Lolita, je l’avais déjà remarqué. Elle aime les perles et les poupées. Elle se garde même des horribles poupées et animaux de chiffon qu’elle devait déjà avoir dans son berceau. Je trouve ça émouvant. Ca donne une touche d’humanité qui contrebalance son image de dure à cuire. Mais là, c’était trop. Moi aussi ma boite à secret, personne ne pouvait la déterrer sans l’autorisation de tous. Celui qui s’y risquerait brûlerait en enfer. Une fois, j’avais voulu mais la perspective de brûler m’avait fait renoncer. Cela dit, j’avais huit ans. Maintenant la boite devait toujours être sous terre mais pas à cause de la perspective de l’enfer. Juste parce que je m’en fous.

Elle observait toujours la fiole. Je remarquai un signe.

« C’est quoi ? » Dis-je, « vous aviez aussi inventé un alphabet ?

- En quelque sorte mais ce signe, je n’arrive pas à le déchiffrer. Je dirais, quelque chose qui ne bouge pas, l’immobilité. Non, qui ne change pas, toujours pareil. Statique»

Bien sur, bien sur, palpitant tout ça.

« Hé merde, ça n’a pas importance. » lança-t-elle soudain. Heureux de la voir revenir à la raison mais je ne lui ferai pas remarquer. « C’est des morceaux de qui ? » J’essayais de feindre un intérêt que je ne portais pas réellement. « Je ne sais pas » dit-elle, cette fiole n’est pas d’origine, elle a été rajoutée. Elle referma la boite et la replaça à son emplacement originel gardant tout de même un échantillon qu’elle me tendit. « C’est pour toi » dit-elle. Puis elle conclut que tout était intact et je pris la fiole qu’elle me tendit sans faire attention.

Que veux-tu que j’en fasse ?

Ce que tu veux.

Je n’avais pas envie de discuter. Je la fourrai dans une poche de mon manteau, je m’en débarrasserais plus tard discrètement.

Bien, une bonne chose de faite. Que m’avait-elle dit quand je lui avais demandé où elle comptait aller ? Faire une vérification et aider une amie. Je suppose que c’était la vérification la copine en question est dans le coin. Je ne peux pas croire qu’on ait fait tout ce chemin juste pour ça.

Il commençait à faire froid, sombre et il n’allait pas tarder à pleuvoir. J’avais de la boue jusqu’aux genoux, aucune tenue de rechange, Tout était resté dans l’ascenseur de l’hôtel. Lolita était couverte de terre, nous étions en rase campagne et j’avais faim.

« Qui va là ? »

Et comble de tout, une vieille négresse était apparue nous menaçant avec une carabine qui avait au moins vécue deux guerres.

C’est la première fois qu’on me menaçait d’une arme, mais je n’avais pas peur. La situation était si grotesque que je ne me sentais pas en danger. Lolita s’était jetée devant moi et un poignard était apparu dans sa main droite. La pluie s’est mise à tomber. Une vraie scène de cinéma. Mais d’un très mauvais film.

« Lolita ? » dit la vieille en baissant son fusil. Le poignard disparut dans son étui. Lolita s’est avancée vers la vieille et la sert contre elle sans se préoccuper de la boue qui la maculait et la pluie qui s’intensifiait.

« A quoi tu joues ici ?

- Petite vérification » répondit-elle à la vieille.

« Bah, qu’est ce que tu t’imagines, la vieille Anna veille à ton trésor petite fille. Allez, viens plutôt au chaud.

On suivit la vieille Anna à travers les Maïs, traversa une cours boueuse au relent d’animaux jusqu’à une vieille ferme au milieu des champs. On se serait cru un siècle en arrière. Pas de chauffage, une cuisinière au bois de vieux ustensile de cuisine d’époque et je ne parle pas du mobilier.

Une grosse bûche tomba dans l’âtre et je m’éloignai voyant les étincelles qui s’en dégageaient. La vieille me rhabilla avec une chemise de bûcheron élimée ayant appartenu à son défunt mari. Sa préférée et un pantalon bien trop large tandis que Lolita était méconnaissable dans sa tenue de paysanne. Ravissante malgré ses cheveux encore humide. Elle ne disait, rien, regardait le feu tandis que la femme s’activait sur son fourneaux ne s’arrêtant plus de parler du temps, des jeunes qui désertaient les campagnes et de la difficultés de trouver du personnel compétent surtout qu’on a beau dire, personne ne veut travailler pour une vieille femme noire. Alors elle devait s’occuper de tout, ce qui au fond n’était pas plus mal mais difficile à son age. Il n’y avait nulle plainte réelle, juste une acceptation stoïque de son sort.

« Vous n’avez pas d’enfant ? »

Elle me regarda avec des yeux comme des tasses à thé. « Bien sur que si, j’ai fait des enfants. Je suis une bonne catholique moi et les enfants sont un don du ciel. » Elle disparut dans la pièce à coté et revint triomphalement avec une photo passée d’un troupeau de petits morveux et se mit en devoir fièrement de faire les présentations. « Ca, c’est Willy, mon aîné, Justin, Paul, Marc, Marie, Victor et Arthur. Six garçons et une fille.

- Belle famille » dis-je par politesse.

- Oui. Et c’était pas la même époque. J’ai accouché chez moi, à la dure. Maintenant on fait tout une histoire à la naissance d’un enfant mais donner la vie, c’est naturel. Et à peine l’enfant sorti, je partais nourrir les poules. Pas le temps de me reposer, le travail de la ferme n’attend pas et il puis, il faut s’occuper des autres, un enfant, ca s’éduque. Maintenant les parents ne prennent plus le temps d’éduquer des enfants et tu sais ce que ca fait Lolita ? Je vais te le dire moi. De la mauvaise graine. » Au ton employé, ce devait être la pire injure qu’elle pouvait prononcer.

- Oui Anna » répondit Lolita distraitement.

« Enfin, ils ont bien grandi maintenant. Ils se sont mariés, ont eu des enfants à leur tour. J’ai même deux arrières petites enfants. Et ils sont partis, attirés par les lumières de la ville. Paul est vétérinaire » dit-elle en montrant un visage souriant d’une dizaine d’année avec une coupe afro. « C’est le seul qui est resté dans le coin. Il vient de temps en temps s’occuper des vaches mais il a beaucoup de travail. C’est bien, ca veut dire que les affaires marchent. »

Je compris à son ton mélancolique que c’était l’excuse qu’il lui donnait pour éviter les visites.

« Marie aussi est une brave fille. Se sont tous de braves petits. Victor aussi aurait pu être un brave gars, il était intelligent et vif. Vous auriez vu comme il montait aux arbres.

- Que lui est-il arrivé ?

- Il a disparu un jour quand il avait quinze ans. Il m’a fallu dix ans avant d’admettre qu’il était mort.

Aïe, j’avais abordé le sujet qui fâche. Je n’avais pas envie de lancer la vieille sur le terrain des lamentations mais j’imaginai mal comment y couper sans paraître grossier « Je suis désolé, perdre un enfant, ce doit être affreux. »

Lolita soupira. « Anna, il n’est pas mort, je l’ai encore vu pas plus tard que ce matin. Il m’a sorti du lit. » La vieille se renfrogna et posa durement le cadre sur la table en bois.

« Il est mort je te dis.

- Ecoute Anna, Darkness est…

- Tatata, je ne veux pas le savoir. Tous mes enfants sont de bons petits gars que j’ai bien élevé. Tu sais, ici, c’est pas facile tous les jours. Parfois, il y a des mauvaises années et il faut se serrer la ceinture. Mais ce n’est pas grave. Ce n’est qu’un passage. L’important, c’est qu’un jour, j’en aurais fini de cette vie sur Terre, et je pourrais me présenter devant notre Seigneur, lui tendre les bras et lui dire, je ne suis que ton humble servante, je n’ai pas fait de grandes choses de ma vie mais je me suis efforcée d’être bonne et honnête en suivant les commandements de Dieu. Voila l’important.

- Oui Anna.

- Celui qui tu appelles Darkness, c’est pas mon fils. Mes enfants, ce sont de bons petits gars. Je les ai bien élevés. Victor est parti est il est mort. Et c’est leurs fautes. » Elle se releva et se dirigea vers le buffet en sortit quelques enveloppes qu’elle donna à Lolita. « Tu ne les as pas ouverte » dit-elle.

« Les morts ne doivent pas envoyer de courier. Tu lui diras pour moi.

- Ce n’est pas sa faute Anna.

- Qu’est ce que tu es venue faire Lolita ?

- Quelques vérifications, je te l’ai dis.

- Pourquoi ?

- Comme ça.

- Je vais te le dire pourquoi. Parce que tu te méfies de lui. Voila tout. Et tu as raison. Moi aussi je crains les fantômes qui rodent. Je surveille tu sais

- Il n’est jamais venu ?

- Si, une fois mais je l’ai chassé à coup de fusils.

- Ton fusil n’est même pas armé.

- Bien sur que non, je ne veux pas arriver devant mon Seigneur le jour du jugement dernier avec du sang sur les mains. »

Lolita regarde les flammes. Le silence se fait.

« Je ne dis pas ça pour toi Lolita, tu es une brave fille. Dieu m’en est témoin.

- Il a rajouté quelque chose ?

- Je ne sais pas, peut-être. J’ai vu qu’il y avait touché. J’ai voulu te prévenir mais je ne savais pas où te trouver. Tu devrais me laisser une adresse quelque chose.

- Je bouge beaucoup.

- Oui, je vois.

- J’étais garde du corps.

La veille fronce les sourcils « garde du corps. Que voila un bien vilain métier pour une jeune fille convenable.

- Oui je sais, une jeune fille doit trouver un homme bon, se marier et avoir des enfants.

- C’est vrai. Cela dit, ma fille est coiffeuse, c’est bien aussi.

Allez, au lit. Je suis trop vieille pour veiller ainsi. Lolita, tu prendras la chambre de Marie et vous jeune homme, celle d’Arthur. Je ne vois pas d’alliance, donc je suppose que vous n’avez pas encore scellé votre union devant notre Seigneur monsieur…

Je crois que je suis devenu tout rouge. Elle devait penser qu’on était ensemble. Je n’ai même par réussi à la détromper, c’est Lolita qui est intervenue avant que je révèle la fausse identité que Lolita l’avait concoctée:

- Witches Anna. Il s’appelle Tony Witches.

- Witches, je n’aime pas trop ce nom là.

- C’est celui de mon père madame.

- Pas très honnête quand même. Bref, je vous montre votre chambre monsieur Witches, Lolita, tu connais le chemin.

- Voila » dit-elle en ouvrant une porte. C’est simple mais il faut dire que mes enfants ne viennent plus souvent. Un temps, c’était couvert de jeux d’enfant ici. Maintenant… Enfin, c’est la vie. Vous avez la salle de bain là.

Vous êtes sur que Witches est le nom de votre père ?

- Oui, pourquoi demandez-vous ça ?

- Et de votre grand-père avant ?

- Oui, bien sur. » Je n’avais pas connu mon grand-père mais elle m’agaçait celle-là.

Elle me mit la main sur l’épaule. « Faites attention jeune homme, Lolita est une brave fille, mais il ne faut pas tomber amoureux d’elle. Vous seriez malheureux et elle aussi. » dit-elle en sortant.

J’ai mieux compris le lendemain. Je me suis levé tôt. Ou du moins ce qui pour moi est tôt mais la vieille femme était debout bien avant le lever du soleil. Je pris mon petit déjeuner avec elle d’œufs frais du matin, d’une tranche de lard et de pains un peu rassis. Ainsi attablé dans la cuisine chauffée uniquement par une antique cuisinière au bois, elle me raconta l’histoire de sa vie et je compris que la vieille Anna avait perdu la tête à la suite de la disparition de son fils. Elle avait découvert et révélé selon ses dires, la vérité. Elle n’a pas expliqué ce qu’était cette vérité mais elle avait fini par passer quelques années en hôpital psychiatrique. Elle ne me paraissait pas encore tout à fait guérie, persuadé que son fils était mort et que son fantôme rodait lors des nuits sans lune engouffrant les ténèbres sous son grand manteau noir. Oui, elle était bien dérangée. Lolita est arrivée pendant son discours. Sans cérémonie, elle a mis de l’eau à chauffer et s’est assise à mes côtés l’écoutant toujours calme et sereine répondant « oui Anna » à toutes ses élucubrations.

Quand je lui ai dit qu’il serait peut-être tant de partir, elle m’a dit que rien ne pressait, que personne ne viendrait nous chercher ici.

Je la croyais volontiers. Pour autant, même si la vieille était gentille, je me voyais mal supporter longtemps ses courants d’air, ses histoires de fantômes, ni le tic tac incessant du vieux coucou « Mais elle est complètement folle. » ai-je fait remarquer à Lolita tandis qu’elle me faisait faire le tour de la ferme pour prendre l’air. Si tant est soit peu qu’on peu prendre l’air au milieu d’effluves de bouses.

- Elle a son age

- C’est vraiment la mère du type qui nous a agressé à l’hôtel ? »

Elle n’a pas aimé que j’emploie le qualificatif « agresser ». je l’ai bien vu à sa tête. Pourtant, il faut appeler les choses par leur nom. Il l’a insulté et m’a arraché des cheveux.

Elle m’a contenté de dire que c’était bien sa mère.

« Que s’est-il passé exactement ?

Difficile à dire. Il a fugué je crois avec quelques copains. Ensuite il a été mis pour mort. Ce fut très dur pour Anna mais elle a fini par faire son deuil. Ensuite, quand elle a appris qu’il était vivant, je pense que paradoxalement, elle ne l’a pas supporté. Peut-être qu’elle avait tant souffert qu’elle craignait si elle le retrouvait de risquer de le perdre à nouveau. »

Typiquement du Lolita ça. A force de lire la rubrique des psy de toutes les presses féminines qu’elle laissait ensuite traîner partout dans la baraque, elle en venait à sortir des spéculations à deux balles.

« Tu lis trop de journaux féminin toi. C’est une ordure ce type voila tout.

- Oui, c’est vrai. C’est peut-être aussi ça le problème. Mais j’ai confiance en lui. Il n’a pas eu le choix. Allez, on s’en va. J’ai encore quelqu’un à voir. Je pense que je n’en ai plus pour longtemps. La cavale, ça va un temps et c’est fatigant, mais j’ai un truc à faire. Un coup de pouce à une amie.